Je suis un orphelin politique

Nicolas Hulot ou la fin de mon orphelinat

Avec la candidature de Nicolas Hulot, ce n'est pas l'écologie politique et ses représentants qui s'invitent dans la campagne présidentielle mais l'Environnement, la Biodiversité, la Nature, avec qui l'Homme devra réapprendre à composer et s'asseoir humblement autour d'une même table de négociation.

Il va enfin être possible de retrouver dans nos discours, nos objectifs, nos ambitions une place plus juste parmi le reste du monde... du moins je l'espère.

J'attendais depuis longtemps ce candidat: je désespérais d'entendre un discours politique où les enjeux environnementaux ne sont pas un argument de joute verbale mais sont le sujet central autour duquel désormais nous devons penser l'organisation de nos sociétés.

La problématique environnementale n'est pas un effet de mode, un discours de postures, elle n'appartient à aucun courant politique, elle est une réalité aux conséquences effrayantes si on l'ignore à l'échelle tant locale que de l'humanité, elle est le sujet préalable à tous les autres qu'il devient urgent de s'approprier chaque jour dans nos quotidiens, nos pratiques, nos valeurs, nos économies, dans nos manières de penser, de consommer, de s'amuser, de se soigner, de produire.

Elle implique que nous nous organisions désormais à travers des modèles qui lui sont compatibles et non pas comme c'est trop souvent le cas en s'obstinant à l'intégrer dans les modèles existants qui ont montré leurs limites.

C'est une histoire de vision.

D'ailleurs, Nicolas Hulot ne s'y trompe pas, il ne parle pas de programmes, d'idées ou de projets mais bien de vision. Cette vision politique dont nous manquons depuis des années.

Quelle vision avons nous du monde dans lequel nous voulons vivre aujourd'hui, du monde que nous voulons pour nos enfants, quelles valeurs voulons nous porter dans nos quotidiens. Comment trouver l'apaisement de nos esprits tourmentés par les démons du monde moderne qui nous pousse toujours plus en avant tandis que le sentiment d'insatisfaction et une culpabilité grandissante rongent peu à peu nos esprits. Au fond on sent bien que quelque chose ne tourne plus rond, mais il est si difficile de savoir vers où se tourner tant les sujets d'indignation s'accumulent pour ne plus former qu'un agglomérat confus dont on ne sait plus que faire : un agglomérat où même la simple dimension humaine a tendance à s'effriter au profit d'obscurs desseins qui nous dépassent et qui graduellement se déshumanisent.

Avec la vision portée par la candidature de Nicolas Hulot, nos aspirations de changements entrevoient enfin une voie politique à suivre, un choix de société apte à apaiser nos tourments :

Autour de moi, les « orphelins politiques » sont nombreux depuis longtemps : insatisfaits , dégoutés, écoeurés, nous nous sommes détournés de nos représentants tant ils semblent s'être éloignés de ce qui nous préoccupe et de l'essentiel. Leurs discours ne nous atteignent plus. Même lorsqu'ils parlent de nos emplois, de l'amélioration de notre pouvoir d'achat, de la protection du consommateur, de l'éducation de nos enfants, nous avons l'impression qu'ils nous parlent d'autres choses, que d'autres intérêts et motivations sont à l'oeuvre : nous ne les croyons plus (ce qui explique probablement le succès grandissant des extrêmes politiques, religieux et sectaires ou les défections massives lorsqu'il s'agit d'exercer notre devoir de citoyen). Cette nouvelle vision participe à combler le vide qui sépare nos élites de nos réalités quotidiennes.

Dans les projets qui naîtront, nous avons chacun un rôle à jouer, il est important d'entrée de jeu de se demander, non pas « qu'est ce que ce candidat propose pour améliorer mon existence, ma vie et mon quotidien » mais plutôt, qu'est ce que moi, je peux apporter comme idées et projets à cette vision, en quoi puis-je contribuer à cette perspective d'un élan nouveau ? Quelle place je souhaite y occuper ? Quel acteur puis-je être ?

Le temps de l'expertise est terminé. Le discours « de l'expert » devenu dominant étouffe toute prise de conscience individuelle, toute capacité à ressentir par nous même, érode notre capacité à observer ce qui nous entoure et à en tirer des conclusions : nous nous sommes habitués à attendre la validation de l'expert jusque dans les décisions les plus intimes de notre vie privée. La dictature de la pseudo expertise nous a déresponsabilisé, nous a ôté toute capacité à faire des choix de société par nous mêmes: il est fondamental de redonner du sens à nos actes, notre travail, notre place dans notre environnement, nos engagements, nos convictions, nos décisions, nos modes de vie, nos choix de consommation et de production.

Les savoirs sont cloisonnés, séparés. Les compétences, les responsabilités sont diluées, nous interdisant toute perspectives d'une vision globale, condamnant à l'échec tout initiative. Cette culture de l'expertise exacerbe le sentiment d'impuissance, l'incompréhension des uns vis à vis des autres, provoque des malentendus et cultive le mensonge à une échelle devenue mondiale. Cela favorise l'émergence de contre-pouvoir aux motivations incompatibles avec le bien être de l'humanité. Cette segmentation en domaines relevant du champ de l'expertise nous dépossède de notre libre arbitre, on ne discerne plus que finalement tout est interconnecté.

Faut-il une catastrophe nucléaire pour nous le rappeler ? La politique, notre économie, la géographie, la géologie, la qualité de nos sols , de notre alimentation, de l'air que l'on respire, de notre travail, de nos conditions de travail, de l'eau des océans, de nos ressources... tout cela est finalement liés par un discret fil d'Ariane que nous avons tricoté au nom d'un idéal qui a pour nom Capitalisme, Libéralisme, Démocratie et et qui peu à peu s'est perverti sur l'autel des travers humains.

Dans son costume de candidat à l'élection présidentielle, Nicolas Hulot porte l'espoir d'un changement, d'une révolution qui peut se construire avec notre collaboration...

Dans la situation actuelle, ce changement est de toute façon inéluctable, nous avons juste le choix : le porter ensemble, ou le subir malgré nous : ceux que nous avons négligés hier, l'Environnement, la Nature et la Biodiversité se rebiffent de plus en plus fort et nous aurions tort de croire que la Révolution est le privilège unique des hommes.

A ceux qui voient dans la manière de faire acte de candidature hors du cercle de sa famille politique naturelle, tout en les enjoignant à le rejoindre, une attitude méprisante et snob, je réponds au contraire : quelle finesse !!! Nicolas Hulot se place d'emblée hors de la mêlée humaine et des logiques d'appareils politiques, qui si elles font les choux gras des médias, grignotent notre conviction à croire que nos représentants puissent être efficients.

Nicolas Hulot n'est pas moins légitime à être candidat que la plupart des autres déclarés ou en passe de l'être et qui depuis des années sont passés maîtres dans l'art d'assumer avec cynisme et indécence leurs paradoxes tout en croyant encore que nous sommes dupes.

Si l'on va au delà encore, vivre avec ses contradictions, ses compromis par rapport à ce que l'on pense et ses désirs, n'est pas l'apanage des hommes politiques : c'est devenu dans le monde ou nous vivons presqu'une seconde nature pour chacun d'entre nous: cela nous rend il moins intègre pour autant ?

J'entend, je lis et j'écoute ça et là, les critiques, les doutes, l'ironie et les railleries qui s'élèvent contre la légitimité du costume de candidat que Nicolas Hulot a finalement décidé de porter, pointant ses incohérences et sa compromission avec l'univers de l'argent: il me semble que personne aujourd'hui n'est exempt dans sa vie de compromis avec un modèle de société qui ne nous convient plus. Qui peut prétendre aujourd'hui, à part certains choix de vie il ne fait aucun doute que le costume de candidat pourra être troqué contre celui de président : une condition indispensable à la fin de mon orphelinat politique, une perspective passionnante qui ouvre à tous les espoirs, une lumière au bout du tunnel, une flamme pour l'Homme, l'Environnement, la Biodiversité et la Nature qu'il nous faudra tous ensemble alimenter et faire grandir afin de la partager avec le reste de l'humanité,

Il y a trop longtemps que je fais partie des sans famille, orphelins politiques, trop d'années que je vote par défaut et désespère de le faire par conviction.

A défaut d'une famille politique, j'ai trouvé mon candidat : reste à construire une famille autour de la vision qu'il propose.

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une nuance déterminée

#13novembreetaprès...

J’appréhende les jours, semaines et mois à venir, tant l’enjeu est d’y voir se côtoyer le pire et le meilleur de notre humanité dans nos écrits, nos attitudes, nos discours et nos réactions.
Ce qui a d’ailleurs déjà commencé.

Et pourtant j'ai chialé...oh oui, j'ai chialé... comme un enfant, comme un père, un ami, un cousin, un passant, je me suis aveuglé de larmes de chagrin, de colère, j'ai chialé et j'ai peur...
129 vies fauchées ce 13 novembre, c'est combien de milliers d'autres vies qui se sont brisées là, stoppées dans leur élan d'amour à jamais?
Effroi...

Mais..

Aucune réaction et attitude dictées par l’excès du rejet de l’autre ou dans la négation de nos différences ne peut aujourd’hui à mon sens contenir la bonne réponse et la solution.
Il nous faut convoquer l’Histoire et en remonter le cours pour comprendre…
Appréhender notre époque ne peut se faire seulement à l’aulne de ses stigmates récents et son actualité sur le court terme… Nous héritons tout à la fois de plusieurs siècles de domination coloniales occidentale dont l’influence n’a pas disparu, d’un modèle économique mondialisé qui assèche la diversité des modes de vie, vide la ressource des lieux de vie et exploite les plus faibles au profit des plus puissants au nom d’une idéologie qui ne garde plus ses vertus que dans la théorie.

Les « socles » qui fondent les civilisations, qui forgent les sociétés s’érodent graduellement au nom d’une certaine idée du progrès. Comme entraînée dans une spirale infernale, ce « progrès » transforme les conséquences initiales en des causes premières… ignorant tout retour au fondamentaux… créant sa propre cohérence hors sol et déconnectée dans une temporalité qui gomme l’Histoire au profit d’une actualité toujours plus spectaculaire et guidée par l’émotion.

Il faut composer avec les peurs qui sont légitimes, plutôt que les stigmatiser; même si parfois leur manifestation tant en paroles qu’en actes peuvent sembler effrayantes: les nier, les rejeter, les braver ne font que les renforcer un peu plus et jeter toute une population dans le fossé glauque des idées extrêmes, dangereuses, communautaristes offrant les atours d’une protection illusoire.

Il nous faut tout autant calmer les ardeurs aveugles des altruistes dont la naïveté du discours humaniste n’a d’autres objectifs que l’illusion confortable et facile d’être dans le camp des gentils. Une attitude dictée par des émotions court-termistes compréhensibles mais frisant parfois l’irresponsabilité. Là encore ce discours souvent spontané et « dominant » de rebelles gentils qui envahit certains milieux masquent mal une certaine couardise à aborder ces sujets sur le terrain glissant de la nuance…
La nuance… elle est indispensable pourtant pour mesurer, appréhender, juger, évaluer, se faire un avis, une opinion…

Or aujourd’hui les penseurs nuancés se taisent ou sont inaudibles…
C’est que la nuance est mal perçue; elle ouvre la porte aux amalgames, aux stigmatismes, au rejet car ses subtilités sont trop compliquées à percevoir pour nourrir efficacement notre toujours urgente exigence de sens. S’exprimer en nuance est devenu un exercice périlleux aujourd'hui.

Lorsqu’un bateau porte secours à un autre bateau en perdition et son équipage, le capitaine et son équipage ont deux préoccupations principales à combiner: porter assistance au bateau en perdition, mais avec pour préalable de ne pas mettre son propre bateau et équipage en danger… au risque de tout perdre…
Pour se faire tous les paramètres à disposition sont indispensables pour déterminer l’attitude à adopter: état de la mer et des vents, état des embarcations, capacité d’emport maximum du bateau… Seul la prise en compte de l’ensemble de tous ces paramètres permet de déterminer une attitude cohérente à partir d’un objectif donné…
Il est évident que la pulsion première est de sauver le maximum de gens, mais seul le dispositif incluant l’ensemble des nuances dûes aux circonstances permettra de le faire de manière responsable et efficace. Etant entendu que dans un tel contexte, tant l’attitude de fuite pour sauver ses fesses par gros temps que l’impulsivité de « foncer dans le tas » serait irresponsable…
Entre les deux, la nuance d’une attitude responsable.

Entre les deux, une reflexion dont la principale motivation n’est ni trop protectionniste ni trop laxiste.
Entre les deux, une vision réfléchie, une action rigoureuse et efficace, une dynamique collective
Entre les deux, des choix effectués au service du plus grand nombre.

J’affectionne particulièrement cet univers de la nuance dans lequel peuvent s’exprimer sans tabous tous les questionnements tandis que j’observe les gens gonflés de certitudes sur les grands sujets se prendre régulièrement des murs.
A défaut de réponses précises, la nuance ouvre des voies à explorer, élargit le champ des possibles convoquent d’autres disciplines avec leur cohorte de nuances dans une symphonie holistique enrichissante. Les subtilités sur les sujets brûlants de nos sociétés modernes n’y risquent pas d’amalgames car elles y sont évoquées sans fard, sans masque et sous forme de questionnement qui interroge notre humanité et notre intelligence là ou les certitudes faciles nous renvoient l’image de posture grossière.
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la nuance est moins consensuel, moins populaire que les certitudes aujourd’hui. Les certitudes ont cet effet pervers d’alimenter les positions adverses qui se renforcent l’une et l’autre sans jamais ni avoir gagné ni avoir raison. Elles se renvoient indéfiniment dos à dos dans un contexte d’insatisfaction et de frustration permanente qui grossit les rangs de ceux qui s’opposent sans jamais s’opposer aux vrai sujets.

Paradoxalement, la réflexion exercée dans le cadre de cette nuance n’aboutit presque jamais à du consensus mou ou à un compromis manichéen, mais au contraire à une détermination profonde, sincère et incarnée. Pour reprendre l’exemple de notre capitaine, si le fruit de ses réflexions lui permet de prendre des risques, ce n'est pas inconsidérément et au prix de la vie de son propre équipage; c'est donc bien dans l'univers de la nuance que s’exercera sa détermination à sauver l’équipage de l’autre bateau, et qu’il pourra la transmettre à son propre équipage conscient que son sacrifice ne sera pas le prix à payer

Pas facile d’inverser le mouvement. Notre époque aime la vitesse et l’urgence qu’offre les positions tranchées de la certitude. La nuance nécessite du temps, des explications, de la finesse. Les codes et les marqueurs des certitudes permettent de se reconnaître et de se coopter plus facilement quand la nuance qui tente d’intégrer la complexité du monde est moins visible, moins facile à appréhender et à cerner, moins.... catalogable dans la nomenclature simpliste des animateurs traditionnels de l'opinion...
Si les conséquences sont à traiter dans une logique court terme et sans nuances en condamnant la barbarie, il nous faut installer dans la durée, dans la nuance et avec détermination, la lutte contre toutes les causes qui alimentent les radicalismes.

...ou l'éloge de la nuance.

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seul les hommes veulent monter jusqu'au ciel?

Ode à la croissance

On n'y croit plus car plus personne n'y croit..
Peu importe ou tu mets l'accent circonflexe dans cette phrase; ériger en cause ou en conséquence, la croissance tel qu'on en parle, bat de l'aile depuis longtemps.
Seuls quelques intégristes d'un modèle obsolète persistent à y voir la réponse à tout nos maux, tandis que sa quête absolue au détriment de tout le reste est l'une des raisons majeures de tous les maux terrestres d'aujourd'hui.

Comment expliquer la persistance des politiques publiques à s'exercer et se penser dans le cadre d'un modèle porté par l'idée sous-jacente que la ressource alimentant la croissance est infinie? nous savons depuis très longtemps que ce n'est pas vrai... Faire semblant de croire que le réveil des consciences est récent relève d'une hypocrisie que seule notre courte mémoire et la mauvaise foi entretiennent.

Déjà au XVIIème siècle, des philosophes, penseurs, économistes et naturalistes dans leurs écrits se faisaient l’écho du danger que cela représentait de croire que dans un univers aux limites finies, la ressource était illimitée.
Il semble que nous confondions en permanence l'abondance avec l'absence de limitation.

Sans les citer tous, plusieurs lanceurs d'alerte ont jalonné les siècles comme Linné, Fourier, Rachel Carson, Fairfield Osborne et plus récemment Denis Meadows. Avant tous les outils de mesure dont nous disposons aujourd'hui, ils percevaient déjà de manière philosophique ou par l'observation ce qui aujourd'hui ne relève plus d'une possibilité, mais une certitude, tel Buffon en 1778:

" La condition la plus méprisable de l'espèce humaine n'est pas celle du sauvage, mais celle de ces nations policées qui de tout temps ont été les vrais fléaux de la nature{...} ils ont ravagé la première terre {..} ces nations ne font que peser sur le globe sans soulager la terre, l'affamer sans la féconder, détruire sans édifier, tout user sans rien renouveler" (les époques de la nature-1778)

René Char, en 1949, nous alerte en poésie sur notre sentiment d'impunité:

" Ils ignoraient le jardin d'hiver et l'économie de la joie
Oui l'ouragan allait bientôt venir
Mais cela valait il la peine qu'on en parlât et qu'on dérangeât l'avenir?
Là ou nous sommes, il n'y a pas de crainte urgente"

Nous sommes une des rares espèces vivantes à hypothéquer sciemment les conditions de son existence en la concevant au dépens de son milieu de vie. Il n'y a qu'avec les espèces dites "parasites" que nous partageons ce triste point commun.

Comme une litanie monocorde... les discours affiliés à la croissance s'égrennent tel une posture dogmatique habillant les discours politiques, économiques, idéologiques.... tout lui est sacrifié, analysé à travers sa lorgnette, envisagé sous son étendard.

Nous semblons conditionnés par un logiciel de pensée unique qui régit aussi bien l'organisation de notre sphère publique et collective que notre sphère privée: nous sommes des millions, voire des milliards à sacrifier notre temps, notre énergie, notre famille, nos centres d'intérêt, nos lieux de vie, nos loisirs, notre libre arbitre, notre insouciance au nom du travail et de l'emploi.

Le travail et l'emploi qui sont devenus, au même titre que les stocks de marchandise, des "variables d'ajustements" dans les rouages de la machine à faire de la croissance... D'ailleurs, les "directions du personnel" dans les entreprises n'ont elles pas disparu au profit du service des "ressources humaines"? : la sémantique elle même trahit notre manière de penser et de gouverner nos vies, sans que cela ne choque plus personne.

Autour de cette quête de la croissance perpétuelle se sont construites des normes culturelles quasiment gravées dans le marbre, qui figent le fil de notre imaginaire, le chemin de nos pensées et rend toute fuite hors de ce cadre impossible.... nos "modèles", nos originalités, notre "cohérence", le progrès social et sociétal ne se développent plus qu'à l'intérieur de ce cadre étriqué qui inconsciemment gouverne nos manières de vivre, de manger, de consommer, de dépenser, de se détendre, de se faire plaisir, de se reposer....
En sortir représente un tel saut vers un inconnu sans repère, que cela nous effraie...

Notre monde est malade, nous le savons, son "système central" ne répond plus à la majorité de nos aspirations et se trouve de plus en plus fréquemment mis en échec. Pourtant, ses repères nous rassurent et nous continuons même à le préconiser et à l'exporter tel un remède miracle, pour guérir les maux des quelques endroits du monde ou il ne s'applique pas encore. Peu importe que ces endroits souffrent des conséquences de nos inconséquences...

Ainsi, il n'y aurait pas d'alternative à la croissance et à ses corollaires que sont la consommation, l'endettement, l'emploi, la surexploitation, la valorisation de la propriété privé.
Mais au fait, de quelle croissance parle t-on?

J'ai grandi en voyant le chômage croître inexorablement, les inégalités sociales en France et de par le monde s’accroissent de manière vertigineuse, l'écart entre les riches et les pauvres croît de façon indécente, le discours racistes croient et s'assument désormais en place publique, l'exclusion croît, le fossé entre nos représentants politiques et le peuple qui les élit croit, l'abstention à chaque élection croît, les partis politiques extrémistes croissent, les discours religieux intégristes croissent, la colère et la révolte des gens croissent, l'agressivité entre les gens, l'inquiétude, la population dans le monde, le pouvoir et la fortune des puissants, la dépendance et la précarité des plus faibles, les anomalies climatiques, l'endettement des états, celui des individus, les désillusions croissent de manière inexorable traçant sur les graphiques, des courbes de plus en plus attirées par la verticalité...tandis que la croissance que l'on appelle de nos vœux, pour laquelle on sacrifie tout, stagne, voir régresse...
Le prix à payer semble croître de manière vertigineuse.

En quête permanente d'une courbe ascendante de notre indice de croissance économique, nous creusons des ornières irrémédiables sur les histogrammes de nos libertés, de nos bien êtres, rendant de plus en plus inconfortables les chemins de vie, de plus en plus impraticables les rêves d'insouciance et de sérénité et surtout nous endettant à très long terme vis à vis de dame nature dans des proportions et des secteurs qui modifient notre biotope terrestre de manière irréversible sur l'échelle d'une ère géologique entière c'est à dire plusieurs centaine de milliers d'années ...

La qualité des terres remet en question sa capacité nourricière à long terme, la qualité de l'air provoque des maladies et des disparitions d'espèces, la qualité de l'eau salée ou de l'eau douce modifie durablement le biotope aquatique, diminue la ressource aquifère, crée un environnement de prédation qui s'inverse de manière durable au profit de nouvelles espèces incompatibles avec notre écosystème actuel. Les équilibres des grandes masses terrestres sont perturbés, provoquant des anomalies climatiques de plus en plus fréquentes, catastrophiques et gigantesques. Les ressources fossiles qui ont toutes un temps de fabrication supérieur à l'Histoire Humaine ont été quasiment exploité en deux siècles et ont servi de socle à un modèle dont les fondations s'effondrent, les espaces naturels disparaissent par centaine de milliers d'hectare sous le coup d' aménagements bétonnés ou bitumés toujours plus gourmands de place sous l'effet de l'augmentation de notre population ou de certaines folies des grandeurs. Un engrenage infernal dans lequel je ne suis même pas sûr que nous ayons désormais prise...

Pour autant, le mot croissance n'est pas un gros mot; mais comme aime à le répéter Edgar Morin, il est venu le temps de choisir ce qui doit croître et ce qui doit décroître...

Personnellement, je suis persuadé que l'avenir ne se trouve plus dans l'entreprise. Tu sais, celle qui se délocalise ou qui s'expatrie au gré des opportunités sur notre village-planète; mais au contraire sur des territoires très localisés qui sont à reconstruire tant géographiquement que spirituellement et qui sont le creuset de l'épanouissement des activités humaines de demain . Ce qui doit croître, ce sont nos prises de conscience collective, notre ouverture à une vision communautaire, une philosophie plus "naturocentrée", le rôle social et le statut de partenaire de nos territoires et de nos milieux de vie, une manière de se percevoir plus holistique, une croissance horizontale et transversale qui "répare" les trous des histogrammes dans nos politiques publiques et dans nos vies quotidiennes. Je rêve d'un modèle économique asservi à la nature, au bien vivre, à l'insouciance et à la sérénité, tandis qu'aujourd'hui... c'est notre système économique dominant qui a tout mis sous sa tutelle, avec les dégâts que l'on connait....
Comment peut-il en être autrement quand sa seule finalité est le profit, voire la spéculation?
Utopie?
Non.
Il existe encore des endroits ou faire abondance lorsque son voisin n'a ni toit ni de quoi nourrir sa famille est inimaginable et ou la force du lien communautaire sur les lieux de vie rend impossible toute forme de transgression à des principes collectifs de bon sens. Ces endroits et les gens qui y vivent me paraissent souvent bien plus modernes et progressistes que nous, dans notre modèle étriqué, pervers et égoïste.

Dans ce grand plongeon vers l'inconnu d'un nouveau système de pensée, ils pourraient nous servir de source d'inspiration.
J'entend déjà les critiques... on a déjà tout essayé et le communisme, ça ne marche pas... et l'on balaye l'argument d'un revers désinvolte et condescendant...
Communisme? pas plus...
Le communisme s'est bâti sur la propriété unique, celle de l'état centralisateur, les exemples auxquels je pense valorisent le sens de la propriété collective et communautaire, le droit d'usage étant privilégié à la propriété privée.
Le droit d'usage comme base d'un nouveau système? pourquoi ne pas essayer et expérimenter?
Y réfléchir en tout cas.

Imaginer un nouveau modèle, bâtir un nouveau système dans lequel, je crois, tu crois, il croit .. ou bien encore Je croîs, tu croîs, il croît....
tu vois?

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rennes dans la nuit

ambiance de repérage....

Trip d’hiver

Vendredi 27 Janvier, 16h30.

J’atterris à Lulea. Il fait nuit noire depuis une heure déjà…

En sortant de l’avion, je suis saisi par le froid : - 20°c.

Encore 4h00 de bus avant d’arriver à Jokkmokk, juste au dessus du cercle
polaire.

Je dois y retrouver Jon le lendemain.

Samedi, 09h00.

Jon est dans les montagnes, à Kuorpak, campement sami à une centaine de
kilomètres de là, au pied des hauts plateaux du Sarek.

Aujourd’hui, s’y déroule l’une des grandes étapes de l’année pour un
éleveur de rennes : chacun récupère ses rennes afin de les descendre en
plaine, vers les pâturages d’hiver en forêt.

C’est l’une des dernière étapes de la grande transhumance d’hiver qui a
démarré presque deux mois plus tôt par le rassemblement des rennes dans
les montagnes.

Sur le bord de la route, un camion m’embarque. Un périple de deux heures
sur une route qui est une immense croûte de glace toute droite, traversant
des paysages splendides de lacs gelés et de forêts. Seuls quelques rennes
et quelques élans rendus téméraires par la quête de nourriture rompent la
monotonie du voyage.

Kuorpaks

Petit village de cabanes au milieu de rien…. Je suis surpris après cette
traversée du désert blanc d’y trouver autant d’activité : plusieurs
centaines de samis, toute la communauté est rassemblée pour ce jour de
tri, femmes, enfants, amis. Les snow mobiles vrombissent, des centaines de
rennes courent dans tous les sens, les chiens aboient et tentent de les
réunir, des lassos virevoltent avec dextérité pour attraper les « meneurs
» et les diriger vers les corrals…

Combien y-a-il de têtes ? plusieurs milliers apparemment qu’il faut trier
un par un pour reconstituer chacun des troupeaux des familles d’éleveurs
de la région.

Le corral de Kuorpaks est un gigantesque labyrinthe qui permet d’effectuer
ce tri.

Je croise Jon qui a très peu de temps à m’accorder. Il m’explique que
c’est le pire moment de l’année pour les rennes…. Et je le vois bien, ils
sont affolés, tentent de se soustraire, distribuent des coups de têtes…
Jon demande au responsable de la communauté si je peux prendre quelques
images, si je peux grimper derrière un snow mobile pour voir les derniers
rennes arriver des montagnes… je ne le reverrai plus de la journée….

Il fait -34°. Sortir sa caméra est un exploit et une victoire contre
l’engourdissement du froid…

Je suis dans l’ambiance, mon premier vrai repérage commence…



Trip d’Automne

Vendredi 22 septembre, 22h00.

Jokkmokk, il fait nuit.

Jon m’attend à l’arrivée du bus. Direction chez lui dans sa maison d’hiver
à Porjus.

Samedi 23 septembre.

Les magnifiques couleurs d’Automne atténuent la sensation de froid humide.

Jon est déjà sur le pied de guerre et prépare la nourriture et les
affaires nécessaires à plusieurs jours de chasse dans les montagnes.

300km de pistes, le long d’un lac artificiel. Une dizaine de stations
hydro-électriques plus loin, nous arrivons à Ritsem. Première étape.

20% de l’énergie électrique suédoise est produite sur ce lac pour lequel
les samis de la communauté de Jon ont payé le prix fort : ¼ de leur
territoire et des villages entiers ont dû être immergés au siècle dernier
pour mener à bien ce projet. Quelques habitations samis semi sédentaires
subsistent sur les bords du lac, mais aucune n’est dotée d’électricité !!

Ritsem, bout du monde et dernière « Power Station ». Face à nous, le lac,
et derrière, flirtant avec les nuages, le Mont Hakka qui culmine à 2000m
et abrite à ses pieds le village nomade de Jon : Vaisaluokta.

Une heure de bateau pour traverser sur eaux calmes. Nous n’aurons pas
cette chance au retour

 car depuis l’immersion de la vallée, le vent d’est transforme le lac
en un tumultueux et dangereux ennemi… Notre imprudente traversée, si elle
nous a permis de tisser des liens désormais étroits de ceux qui ont lutté
ensemble pour leur survie, aurait pu nous coûter cher : la direction
moteur du bateau a cassé et nous avons dérivé en pleine tempête à la force
de nos

bras durant 4h00 pour rejoindre Ritsem à la nuit dans notre coquille de
noix.…

Nous débarquons enfin sur le territoire du « Circas », la communauté
d’élevage dont dépend Jon.

Vaisaluokta, une cinquantaine de cabanes à flanc de colline. Celle de Jon
est la plus haute et

domine le village et le lac.

Un palace ….

Une immense cuisinière à bois ne tarde pas à nous réchauffer tandis que
l’énergie solaire nous fournit la lumière nécessaire pour passer notre
première soirée dans les montagnes…

Dehors. Le rien, la nuit, le silence, aucune lumière, un immense lac nous
sépare de la civilisation : nous sommes à 450km de la première ville.

Plus tard, une timide aurore boréale d’un vert pâle ponctue cette fin de
journée.

Demain, une autre aventure commence car nous partons pour plusieurs jours
chasser sur l’immense territoire bordant la frontière norvégienne…

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Introduction du discours de Pierre Rabhi

Discours introductif

Au mois de Mai dernier, j'ai eu l'occasion d'introduire une conférence de Pierre Rabhi à Saint Jouan des Guerets, pour le reseau Colibri, partenaire du film "Jon face aux vents". Voici ici, l'extrait du discours que j'ai eu l'honneur de faire en la présence de ce grand monsieur.

Ce soir, près de chez moi, c'est un peu la fin d'un cycle qui s'achève avec ce film

Colibri en étant un partenaire attentif et bienveillant à participé à sa diffusion et sa promotion à travers tout le territoire....

A travers ce film et la découverte d'un peuple de nomades modernes, il est question d'une quête d'équilibre fragile entre une vie portée par des valeurs traditionnelles et spirituelles et une activité d'éleveur ou la machine et la technologie certes facilite leur quotidien, mais fragilise leur modèle économique, invite une vitesse nouvelle qui modifie leur rapport entre eux mais aussi avec leur territoire en grignotant un peu de l'intimité et de la qualité du lien qu'ils entretiennent avec ce dernier...

Je suis ravi d'avoir pu à travers près de 110 projections que j'ai accompagné me faire l'ambassadeur, tout à la fois des sociétés traditionnelles mais aussi des valeurs communes portés par le réseau colibri.

« Rêver d'aller voir ailleurs...et mieux regarder son jardin ».... c'est un peu ma feuille de route....cette passion que j'ai pour les sociétés traditionnelles alimente ma quête d'exaltation à travers un mode de vie, un chemin de pensée, une vision qui deviennent rares dans nos sociétés modernes hors sol....

Avec ce film « Jon face aux vents », j'ai partagé la vie des derniers éleveurs nomades d'Europe régulièrement durant 5 ans....Avec eux, j'ai eu le privilège de ressentir l'intensité d'une vie en phase et au rythme de ce qui nous entoure....

J'ai découvert l'humilité d'une vie rythmée par d'autres intérêt que ceux guidé par l'exclusivité et l'individualisme ...

J'ai expérimenté une temporalité nouvelle et saine pour l'esprit...

J'en ai ressenti un bien être incroyable...la sobriété de notre condition dans ces grands espaces souvent rudes renforce l'exaltation d'un bien être spirituel et recrée le fil d'une intimité avec ce qui nous entoure que le confort de nos vies moderne altère....

C'est auprès des samis que j'ai renforcé mon attachement à ma maison ,à mon jardin, aux champs et aux arbres qui l'entoure, mais également à mes voisins, aux gens qui partagent mon territoire et à la richesse de leur diversité...

Quand on partage ainsi la vie de quelqu'un si différente de la sienne, il est plus facile de s'inventer une autre vie....

Chez les samis, la modernité, la technologie sont restés au service d'une vie traditionnelle, d'une organisation communautaire....et n'a pas corrompu leur sobriété. Il perpétue un esprit communautaire d'intérêt ou chaque individu a compris l'importance de mutualiser certaines partie de leur vie et de leur tâche....

Se faisant, ils se préservent des dérives que l'individualisme exacerbé qui nous caractérise valorise....

Chez les samis, comme chez la plupart des sociétés indigènes, chacun sait qu'il peut-être affecté par la négligence d'un seul et les conséquences sont immédiates.... Ce sentiment préserve intact, une conscience collective ciment de leur société et inspiratrice de leur organisation....

A ce titre, je pense que les sociétés traditionnelles sont source d'inspiration, leur racine profondément ancrés à leur histoire, à leur sol, au savoir régulièrement transmis donnent toute sa valeur et sa cohérence à leur vision du monde.

A mon sens, cela leur donne un rôle d'éclaireurs des temps modernes aux perspectives si assombries...

Rencontrer Pierre et introduire ce soir son intervention est un honneur... Comme l'a dit Gandhi en son temps

« Nous devons être le changement que nous voulons voir dans le monde »

Et bien c'est justement ce que j'admire chez Pierre que je rencontre pour la première fois : il incarne dans sa vie la voie à suivre, il pratique ce qu'il dit avec humilité et conviction, il a le verbe rugueux caleux comme les mains de ceux qui se sont bâtis une grande complicité avec le vivant qui nous entoure, et son discours à l’odeur de la terre qui colle aux ongles lorsqu'on vit à son contact.

Ce n'est pas facile.

Lorsque l'on devient comme Pierre, l'inspirateur d'un courant, d'une pensée et l'un de ses animateurs principaux...il faut faire preuve d'un habileté de tous les instants pour atténuer les contradictions et les paradoxes auxquels nous sommes inévitablement confrontés lorsque nous souhaitons rester cohérent dans notre quête de sens pour alimenter et nourrir notre vie.

Alors voilà, il va être temps de donner la parole à Pierre.... On est parfois en droit de se demander à quoi servent ces rassemblements qui la plupart du temps ne mobilisent que des gens convaincus qu'il faut explorer d'autres voies pour demain...

Mais dans le même temps, il est rassurant d'y voir tant de monde.... nous ne sommes pas seuls à souhaiter un vivre et penser différemment.... nous le sommes de moins en moins....

C'est l'addition de nos actions aussi modestes soit elles, la somme de nos volontés, de nos actes, de nos paroles qui transforme et préparent chaque jour un peu plus un monde plus cohérent et mieux ancré....

C'est l'addition de chacun d'entre nous, des initiatives qui s'enchevêtrent qui change graduellement la perspective du paysage de demain et de nos horizons.... On aimerait souvent être plus pressé et c'est parfois désespérant..... mais n'oublions pas que le monde d'aujourd'hui, son modèle dominant et indécents qui s'autojustifie a mis des années à envahir nos modes de pensées à façonner nos vies et nos pratiques...il nous faut tout autant pour le déconstruire....

Nous vivons une période formidable ou nous alimentons le plus extraordinaire des paradoxes :

L'homme est aujourd'hui tout à la fois devenus son propre meilleur ennemi en fragilisant tout ce que la nature a formidablement réuni pour rendre les vies et la notre possible...tout en ayant aujourd'hui l'exclusivité de cette lourde responsabilité de rectifier les déséquilibre et les dérives dont nos sommes responsables....

Les écueil sont nombreux.... Pour nous aider à intégrer la nature dans notre quotidien certains courants défendent l'idée qu'il faut lui donner un prix, afin de mieux la prendre en compte...et l'intégrer ainsi dans notre modèle économique dominant : quand on voit ce que ce modèle dominant fait de nos territoires, comment il bafoue les droits des peuples, gomme la diversité pour faire de notre terre une vaste zone commerciale ou les règles marketing règnent en maître, je suis personnellement inquiet de cette perspective.... et lui préfère un modèle qui reste à construire, à inventer ou c'est nos modes de fonctionnement qui s'intègre à la problématique environnemental, à son rythme, aux impératifs de l'équilibre des écosystème et de l'épanouissement de la biodiversité....

On en revient à ces sociétés traditionnelles que j'admire tant et qui ont compris cela depuis souvent des millénaires..

Je finirais par une citation de Friedrich Hölderlin, un poète allemand :

« là ou croît le danger, croit aussi ce qui sauve »

Merci à vous.

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nier sa niche écologique

Utopiques Territoires

L'humanité semble semble être encerclé par un certains nombres de dangers en ce début de siècle: la croissance démographique galopante, le changement climatique, la pauvreté, la raréfaction des nappes phréatiques et des cours d’eau, l’épuisement des énergies fossiles et leurs corollaires que sont la flambée des prix des denrées, des énergies, l’instabilité politique, la défaillance de certains états, la multiplication des conflits, etc...

La mondialisation des économies a eu cet effet positif (pour les pays développés en tout cas) de compenser les carences en ressources d’un territoire en les important d’un autre; ce faisant, elle induit ses propres limites: nos territoires ont perdu de leur intérêt et de leur identité en n’étant plus l’instrument de mesure de la richesse de ceux qui les occupent. Avec la perte d’implication dans la gestion de nos territoires, nous perdons le contrôle du renouvellement de ses ressources, sa biodiversité s’appauvrit, et son écosystème naturel se désagrège dans l’ignorance et l’indifférence de ceux qui y vivent.

De fait, certains territoires sont devenus incapables d’offrir les services qu’ils rendaient, soit parce que la ressource nécessaire s’est tarie (eau, minerai, énergie fossile, terre arable), soit parce que la qualité de sa ressource est altérée (pollution). En réponse, nous avons libéré à l’échelle planétaire nos échanges de ressources énergétiques et agro-alimentaire, palliant ainsi à nos pénuries.

Nos échanges mondialisés franchissent depuis quelques années une étape supplémentaire puisqu’ils concernent désormais l’acquisition de terres à l’étranger par centaines de milliers d’hectares: acquises par des transnationales agro-alimentaire ou du secteur énergétique sous le regard impuissant d’états affaiblis, défaillants pour lesquels la souveraineté alimentaire déjà entamée, se trouve définitivement anéantie.

L’objectif, là aussi, est de pallier à la carence de territoires industriels, agricoles ou énergétiques devenus exsangues pour maintenir un rythme de production ou spéculer sur le marché prometteur des bio-carburants en alternative aux pétrole. Les terres ainsi convoitées privent des millions d’habitants de leur ressource vivrière et ne leur donnent d’autres choix que de devenir la main d’oeuvre bon marché pour la production de nourriture ou d’énergie qui ne leur sont pas destinées.

Nos modes de vie nous affranchissent toujours plus de nos muscles, des outils manuels, de notre mémoire naturelle, du monde animal et végétal, des éléments. Les instants de confrontation directs avec eux deviennent rares et nous transforment peu à peu en êtres dénaturés. Ce faisant nous cultivons notre inconscience collective et accroissons nos individualismes : nous appelons cela le progrès, ce qui est vrai d'une certaine manière à court terme. Mais à moyen-long-terme les conséquences de ces "dits" progrès, me paraissent régressives: la connaissance de nos territoires disparaît, la conscience de son écosystème se délite, la perception d’en faire partie parait retrograde voire dégradant. Nos territoires deviennent des paysages, des distances pénibles que la vitesse doit gommer, des usines à produire des richesses plus que de la subsistance, des zones à protéger de nous même, renforçant graduellement notre exclusion effective de leurs périmètres et leurs influences sur nos modes de vie.

De fait, l'appréhension spirituelle de nos horizons ne nous implique plus vraiment: nous avons confié les clefs de leur régulation économique, environnementale et démographique aux services publics et aux collectivités à l’échelle locale et à des organismes internationaux à l’échelle internationale, qui malgré des chartes et des fondements profondément humanistes, en ont finalement organisé la dérégulation, dévoyés souvent malgré eux par la doxa libérale envahissante et finalement très "gestionnaire" et "interventioniste".

Par cette déresponsabilisation, chaque individu qui le peut est en mesure de polluer ou de consommer à volonté: nous acceptons la puissance que nous procure le pouvoir d’acheter et de consommer, sans assumer les responsabilités que cette puissance engendre: le sens de nos vie se détache du sens du monde nature.

Les territoires sont devenus des parts de marché, des lieux de production et de ressources rentables, sans barrières, sans régulations, sans frontières. Des lambeaux de notre biodiversité défendent leur légitimité inaliénable face aux règles d’un marché mondial impitoyable qui voit désormais en elle une concurrence déloyale et inacceptable, en fournissant ses services gratuitement: il est devenu légitime de penser anormal que la nature produise de la nature gratuitement... ce faisant, elle est une ennemie du marché et il est devenu primordial d'inventer une autre nature, privée, brevetée, corvéable et commercialisable.

Les spécificités d’un territoire sont gommées, les gens qui y habitent perdent toute singularité... la main d’oeuvre y est une matière première à exploiter au moins cher. Dès qu’un territoire perd de son intérêt on se préoccupe d’un autre. Cette manière de faire, agressive, ignore les conflits, les famines et les drames humains qu’elle engendre et banalise la ronde des mots en "cide": génocide, écocide, liberticide.

Comment de nos jours, défendre encore un modèle fondé sur la destruction des forêts, l’érosion des sols, l’épuisement des nappes aquifères, l’effondrement des ressources halieutiques, l’épuisement des énergies fossiles, le bouleversement climatique, la fonte des glaces en toute conscience et au nom de la primauté économique à court terme?

Chacun de ces phénomènes sur un territoire enclenche un processus irréversible. Nous vivons dans une société si technologiquement avancée que nous avons oublié qu’elle repose avant tout sur le préalable d’un écosystème terrestre, local et global équilibré: écosystème qui depuis presque 50 ans est en déclin constant. Les déséquilibres sont devenus flagrants, la symbiose manque partout, nous avons brisé le lien qui nous unissait à nos territoires. Nos sociétés évoluent désormais hors sol et à crédit vis à vis d’une nature qui commence à réclamer le remboursement d’une dette aux conséquences de plus en plus catastrophiques, en cultivant l’illusion que nous pouvons nous en
affranchir.

Cette aveuglante course en avant a déjà eu lieu dans le passé. Des civilisations et des sociétés entières en ont fait les frais: les habitants de l’île de Pâques par la déforestation de leur île ont provoqué une érosion sans précédent qui a rendu leurs terres incapables de subvenir aux besoins des habitants, la civilisation maya dans son désir de puissance et d’expansion a prélevé dans ses ressources de quoi nourrir une armée de conquête au détriment de sa population, les vikings du Groenland n’ont pas su écouter ce nouveau territoire conquis et ont tenté d’y reproduire un modèle d’exploitation inadapté mais qui leur était familier, les sumériens ont développé un réseau d’irrigation de leur terre très novateur à l’époque mais provoquant une salinisation progressive des terres qui les a rendu infertiles. ...

A chaque fois, les conséquences sont les mêmes: surexploitation des richesses, ambition démesurée, déconnection des aspirations d’un peuple avec les spécificités de son territoire au sens large: ressources, climat, démographie, qualité de la terre, réserve d’eau, d’arbres: aucune de ces civilisations n’a survécu à la dégradation irréversible du territoire qu’elles ont déclenché et sur lequel reposait leur modèle de société.

Aujourd'hui, les enjeux de civilisation sont devenus mondiaux, et le territoire est notre Terre.

L’efficacité d’une conscience collective réside dans son homogénéité, dans la vitalité de son imaginaire et la solidité de son noyau. Si dans nos sociétés modernes, une bonne majorité admet que le modèle dominant atteint ses limites, il n’est pas aisé d’en imaginer un autre : déconstruire un monde signifie le grand plongeon dans l’inconnu, cela n’est imaginable qu’à la condition que nous soyons nous même dépositaires d’une mémoire, d’un imaginaire et d’une identité sûre. Cette conscience pour soi et collective, cette « autonomie spirituelle » ne peut se nourrir et se cultiver qu’à la source d’un territoire qui nous est connu, familier, rassurant, nourricier.

Edgar Morin, déplore la séparation et le cloisonnement des connaissances les unes par rapport aux autres. Pour lui, tout est connecté et nos sociétés souffrent de cette déconnection qui alimente l’incompréhension, le sentiment d’impuissance, le malentendu et le désintérêt. C’est en cloisonnant l’ensemble des connaissances que nous sommes arrivés à un modèle de pensée dans lequel une action dans un domaine en déséquilibre un autre sans que nous en ayons conscience. C'est en confiant les clefs de tout cela à des "experts", que nous nous sommes graduellement dépossédés de toute conscience individuelle et collective capable d'appréhender nos horizons avec bon sens.

La puissance consommatrice induite par la mondialisation est devenue personnelle et non plus collective: le territoire contient tous les ingrédients nécessaires au retour d’une conscience collective. Il ne s’agit pas d’opposer la
mondialisation et les territoires, mais d’en réintégrer la dimension en démondialisant nos consciences.

Réinvestir nos territoires est une manière concrète de réintégrer les problématiques environnementales dans notre champ quotidien et d’y apporter des solutions adaptées, de redonner de la cohérence là où les conséquences d’une vision dogmatique mondialisée ont dénaturé, voire anéanti l’écosystème des territoires :
- Pas assez de blé parce que nos sols ne supportent plus les intrants, sont victimes d’érosion due à une déforestation sauvage, manquent d’irrigation parce que les nappes phréatiques disparaissent ? Pas grave! on l’importe d’ailleurs, différant simplement de quelques années un problème majeur en le déplaçant sur un autre territoire.
- Pas assez d’eau dans la ville ? Pas grave ! on détourne les irrigations agricoles au profit des villes, fragilisant peu à peu nos productions agricoles chargées de nous nourrir et incitant les transnationales à acheter des terres en
prévention d’une pénurie à venir.

Cette spirale infernale qui provoque la raréfaction des ressources est indolore pour l’instant dans notre société hors sol et dans nos pays riches: on absorbe parfois par la force les ressources nécessaires au maintien de notre
consommation en vidant d’autres territoires de la leur: il semble évident que cela n’est pas… durable.

D’ailleurs la possession de terres à vil prix et par millions d’hectares semble devenir en ce XXIème siècle un enjeu majeur des principales transnationales agroalimentaires et énergétiques et même des états pour pallier aux pénuries de leurs propres territoires : face à ce phénomène qui prend de l’ampleur; une démondialisation de nos territoires en y développant les conditions micro-économiques viables est un rempart crédible, un territoire abandonné et sans réelle gestion collective suscitant plus facilement la convoitise.

Il est plus facile de se sentir acteur à l’échelle d’un territoire qui nous est familier qu’à l’échelle de la planète.

Nous nous indignons à chaque fois mais nous nous sentons impuissants, le confort de nos vies n’en est pas encore vraiment affecté, l’histoire de l’humanité nous enseigne que l’homme s’en est toujours sorti, mais cette fois il fait face à une adversité planétaire unique dans son histoire mais également dans l’histoire terrestre tout entière. La solution émanant du passé n’existe pas, il nous faut donc chacun dans nos vies être des découvreurs, des initiateurs, des expérimentateurs, des incitateurs de nouvelles formes de pensée, de nouvelles politiques. Il ne s’agit pas de prôner un retour au protectionnisme et de parler de décroissance: d’ailleurs, nous verrons que la plupart de ces territoires collaborent et partagent le fruit de leurs expériences avec d’autres et se caractérisent également par leur ouverture sur le monde. Encore une fois, pour citer Edgar Morin, si les progrès de la mondialisation en matière de santé, de découverte, d’échanges entre les peuples sont indéniables, il est venu le temps de choisir ce qui doit être mondialisé et ce qui ne doit pas l’être, de choisir ce qui doit croître et ce qui doit décroître. D’ailleurs, aurons nous réellement le choix? Ce sont les carburants fossiles liquides qui ont rendu possible la mondialisation de notre économie, et son extrème dépendance aux énergies fossiles qui se raréfient, est aujourd’hui son talon d’Achille: il n’existe pas de substituts adéquats pour ceux-ci, à l’échelle de notre utilisation croissante actuelle.

Lorsque nos représentants politiques ou économiques réfléchissent aux enjeux environnementaux à l’échelle de la planète, Ils persistent à l’intégrer dans un modèle économique qui par essence, dans ses motivations et ses finalités est incompatible avec ces enjeux. A l’échelle des territoires que nous découvrons, ce sont de nouveaux modèles économiques qui sont à l’oeuvre et qui s’intègrent avant tout dans leur propre contexte environnemental en tenant compte de leur singularité géographique, sociale et humaine: ces organisations plus locales de la vie, plus impliquéees sont une direction prometteuse, épanouissante et passionnante

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