seul les hommes veulent monter jusqu'au ciel?

Ode à la croissance

On n'y croit plus car plus personne n'y croit..
Peu importe ou tu mets l'accent circonflexe dans cette phrase; ériger en cause ou en conséquence, la croissance tel qu'on en parle, bat de l'aile depuis longtemps.
Seuls quelques intégristes d'un modèle obsolète persistent à y voir la réponse à tout nos maux, tandis que sa quête absolue au détriment de tout le reste est l'une des raisons majeures de tous les maux terrestres d'aujourd'hui.

Comment expliquer la persistance des politiques publiques à s'exercer et se penser dans le cadre d'un modèle porté par l'idée sous-jacente que la ressource alimentant la croissance est infinie? nous savons depuis très longtemps que ce n'est pas vrai... Faire semblant de croire que le réveil des consciences est récent relève d'une hypocrisie que seule notre courte mémoire et la mauvaise foi entretiennent.

Déjà au XVIIème siècle, des philosophes, penseurs, économistes et naturalistes dans leurs écrits se faisaient l’écho du danger que cela représentait de croire que dans un univers aux limites finies, la ressource était illimitée.
Il semble que nous confondions en permanence l'abondance avec l'absence de limitation.

Sans les citer tous, plusieurs lanceurs d'alerte ont jalonné les siècles comme Linné, Fourier, Rachel Carson, Fairfield Osborne et plus récemment Denis Meadows. Avant tous les outils de mesure dont nous disposons aujourd'hui, ils percevaient déjà de manière philosophique ou par l'observation ce qui aujourd'hui ne relève plus d'une possibilité, mais une certitude, tel Buffon en 1778:

" La condition la plus méprisable de l'espèce humaine n'est pas celle du sauvage, mais celle de ces nations policées qui de tout temps ont été les vrais fléaux de la nature{...} ils ont ravagé la première terre {..} ces nations ne font que peser sur le globe sans soulager la terre, l'affamer sans la féconder, détruire sans édifier, tout user sans rien renouveler" (les époques de la nature-1778)

René Char, en 1949, nous alerte en poésie sur notre sentiment d'impunité:

" Ils ignoraient le jardin d'hiver et l'économie de la joie
Oui l'ouragan allait bientôt venir
Mais cela valait il la peine qu'on en parlât et qu'on dérangeât l'avenir?
Là ou nous sommes, il n'y a pas de crainte urgente"

Nous sommes une des rares espèces vivantes à hypothéquer sciemment les conditions de son existence en la concevant au dépens de son milieu de vie. Il n'y a qu'avec les espèces dites "parasites" que nous partageons ce triste point commun.

Comme une litanie monocorde... les discours affiliés à la croissance s'égrennent tel une posture dogmatique habillant les discours politiques, économiques, idéologiques.... tout lui est sacrifié, analysé à travers sa lorgnette, envisagé sous son étendard.

Nous semblons conditionnés par un logiciel de pensée unique qui régit aussi bien l'organisation de notre sphère publique et collective que notre sphère privée: nous sommes des millions, voire des milliards à sacrifier notre temps, notre énergie, notre famille, nos centres d'intérêt, nos lieux de vie, nos loisirs, notre libre arbitre, notre insouciance au nom du travail et de l'emploi.

Le travail et l'emploi qui sont devenus, au même titre que les stocks de marchandise, des "variables d'ajustements" dans les rouages de la machine à faire de la croissance... D'ailleurs, les "directions du personnel" dans les entreprises n'ont elles pas disparu au profit du service des "ressources humaines"? : la sémantique elle même trahit notre manière de penser et de gouverner nos vies, sans que cela ne choque plus personne.

Autour de cette quête de la croissance perpétuelle se sont construites des normes culturelles quasiment gravées dans le marbre, qui figent le fil de notre imaginaire, le chemin de nos pensées et rend toute fuite hors de ce cadre impossible.... nos "modèles", nos originalités, notre "cohérence", le progrès social et sociétal ne se développent plus qu'à l'intérieur de ce cadre étriqué qui inconsciemment gouverne nos manières de vivre, de manger, de consommer, de dépenser, de se détendre, de se faire plaisir, de se reposer....
En sortir représente un tel saut vers un inconnu sans repère, que cela nous effraie...

Notre monde est malade, nous le savons, son "système central" ne répond plus à la majorité de nos aspirations et se trouve de plus en plus fréquemment mis en échec. Pourtant, ses repères nous rassurent et nous continuons même à le préconiser et à l'exporter tel un remède miracle, pour guérir les maux des quelques endroits du monde ou il ne s'applique pas encore. Peu importe que ces endroits souffrent des conséquences de nos inconséquences...

Ainsi, il n'y aurait pas d'alternative à la croissance et à ses corollaires que sont la consommation, l'endettement, l'emploi, la surexploitation, la valorisation de la propriété privé.
Mais au fait, de quelle croissance parle t-on?

J'ai grandi en voyant le chômage croître inexorablement, les inégalités sociales en France et de par le monde s’accroissent de manière vertigineuse, l'écart entre les riches et les pauvres croît de façon indécente, le discours racistes croient et s'assument désormais en place publique, l'exclusion croît, le fossé entre nos représentants politiques et le peuple qui les élit croit, l'abstention à chaque élection croît, les partis politiques extrémistes croissent, les discours religieux intégristes croissent, la colère et la révolte des gens croissent, l'agressivité entre les gens, l'inquiétude, la population dans le monde, le pouvoir et la fortune des puissants, la dépendance et la précarité des plus faibles, les anomalies climatiques, l'endettement des états, celui des individus, les désillusions croissent de manière inexorable traçant sur les graphiques, des courbes de plus en plus attirées par la verticalité...tandis que la croissance que l'on appelle de nos vœux, pour laquelle on sacrifie tout, stagne, voir régresse...
Le prix à payer semble croître de manière vertigineuse.

En quête permanente d'une courbe ascendante de notre indice de croissance économique, nous creusons des ornières irrémédiables sur les histogrammes de nos libertés, de nos bien êtres, rendant de plus en plus inconfortables les chemins de vie, de plus en plus impraticables les rêves d'insouciance et de sérénité et surtout nous endettant à très long terme vis à vis de dame nature dans des proportions et des secteurs qui modifient notre biotope terrestre de manière irréversible sur l'échelle d'une ère géologique entière c'est à dire plusieurs centaine de milliers d'années ...

La qualité des terres remet en question sa capacité nourricière à long terme, la qualité de l'air provoque des maladies et des disparitions d'espèces, la qualité de l'eau salée ou de l'eau douce modifie durablement le biotope aquatique, diminue la ressource aquifère, crée un environnement de prédation qui s'inverse de manière durable au profit de nouvelles espèces incompatibles avec notre écosystème actuel. Les équilibres des grandes masses terrestres sont perturbés, provoquant des anomalies climatiques de plus en plus fréquentes, catastrophiques et gigantesques. Les ressources fossiles qui ont toutes un temps de fabrication supérieur à l'Histoire Humaine ont été quasiment exploité en deux siècles et ont servi de socle à un modèle dont les fondations s'effondrent, les espaces naturels disparaissent par centaine de milliers d'hectare sous le coup d' aménagements bétonnés ou bitumés toujours plus gourmands de place sous l'effet de l'augmentation de notre population ou de certaines folies des grandeurs. Un engrenage infernal dans lequel je ne suis même pas sûr que nous ayons désormais prise...

Pour autant, le mot croissance n'est pas un gros mot; mais comme aime à le répéter Edgar Morin, il est venu le temps de choisir ce qui doit croître et ce qui doit décroître...

Personnellement, je suis persuadé que l'avenir ne se trouve plus dans l'entreprise. Tu sais, celle qui se délocalise ou qui s'expatrie au gré des opportunités sur notre village-planète; mais au contraire sur des territoires très localisés qui sont à reconstruire tant géographiquement que spirituellement et qui sont le creuset de l'épanouissement des activités humaines de demain . Ce qui doit croître, ce sont nos prises de conscience collective, notre ouverture à une vision communautaire, une philosophie plus "naturocentrée", le rôle social et le statut de partenaire de nos territoires et de nos milieux de vie, une manière de se percevoir plus holistique, une croissance horizontale et transversale qui "répare" les trous des histogrammes dans nos politiques publiques et dans nos vies quotidiennes. Je rêve d'un modèle économique asservi à la nature, au bien vivre, à l'insouciance et à la sérénité, tandis qu'aujourd'hui... c'est notre système économique dominant qui a tout mis sous sa tutelle, avec les dégâts que l'on connait....
Comment peut-il en être autrement quand sa seule finalité est le profit, voire la spéculation?
Utopie?
Non.
Il existe encore des endroits ou faire abondance lorsque son voisin n'a ni toit ni de quoi nourrir sa famille est inimaginable et ou la force du lien communautaire sur les lieux de vie rend impossible toute forme de transgression à des principes collectifs de bon sens. Ces endroits et les gens qui y vivent me paraissent souvent bien plus modernes et progressistes que nous, dans notre modèle étriqué, pervers et égoïste.

Dans ce grand plongeon vers l'inconnu d'un nouveau système de pensée, ils pourraient nous servir de source d'inspiration.
J'entend déjà les critiques... on a déjà tout essayé et le communisme, ça ne marche pas... et l'on balaye l'argument d'un revers désinvolte et condescendant...
Communisme? pas plus...
Le communisme s'est bâti sur la propriété unique, celle de l'état centralisateur, les exemples auxquels je pense valorisent le sens de la propriété collective et communautaire, le droit d'usage étant privilégié à la propriété privée.
Le droit d'usage comme base d'un nouveau système? pourquoi ne pas essayer et expérimenter?
Y réfléchir en tout cas.

Imaginer un nouveau modèle, bâtir un nouveau système dans lequel, je crois, tu crois, il croit .. ou bien encore Je croîs, tu croîs, il croît....
tu vois?