une nuance déterminée

#13novembreetaprès...

J’appréhende les jours, semaines et mois à venir, tant l’enjeu est d’y voir se côtoyer le pire et le meilleur de notre humanité dans nos écrits, nos attitudes, nos discours et nos réactions.
Ce qui a d’ailleurs déjà commencé.

Et pourtant j'ai chialé...oh oui, j'ai chialé... comme un enfant, comme un père, un ami, un cousin, un passant, je me suis aveuglé de larmes de chagrin, de colère, j'ai chialé et j'ai peur...
129 vies fauchées ce 13 novembre, c'est combien de milliers d'autres vies qui se sont brisées là, stoppées dans leur élan d'amour à jamais?
Effroi...

Mais..

Aucune réaction et attitude dictées par l’excès du rejet de l’autre ou dans la négation de nos différences ne peut aujourd’hui à mon sens contenir la bonne réponse et la solution.
Il nous faut convoquer l’Histoire et en remonter le cours pour comprendre…
Appréhender notre époque ne peut se faire seulement à l’aulne de ses stigmates récents et son actualité sur le court terme… Nous héritons tout à la fois de plusieurs siècles de domination coloniales occidentale dont l’influence n’a pas disparu, d’un modèle économique mondialisé qui assèche la diversité des modes de vie, vide la ressource des lieux de vie et exploite les plus faibles au profit des plus puissants au nom d’une idéologie qui ne garde plus ses vertus que dans la théorie.

Les « socles » qui fondent les civilisations, qui forgent les sociétés s’érodent graduellement au nom d’une certaine idée du progrès. Comme entraînée dans une spirale infernale, ce « progrès » transforme les conséquences initiales en des causes premières… ignorant tout retour au fondamentaux… créant sa propre cohérence hors sol et déconnectée dans une temporalité qui gomme l’Histoire au profit d’une actualité toujours plus spectaculaire et guidée par l’émotion.

Il faut composer avec les peurs qui sont légitimes, plutôt que les stigmatiser; même si parfois leur manifestation tant en paroles qu’en actes peuvent sembler effrayantes: les nier, les rejeter, les braver ne font que les renforcer un peu plus et jeter toute une population dans le fossé glauque des idées extrêmes, dangereuses, communautaristes offrant les atours d’une protection illusoire.

Il nous faut tout autant calmer les ardeurs aveugles des altruistes dont la naïveté du discours humaniste n’a d’autres objectifs que l’illusion confortable et facile d’être dans le camp des gentils. Une attitude dictée par des émotions court-termistes compréhensibles mais frisant parfois l’irresponsabilité. Là encore ce discours souvent spontané et « dominant » de rebelles gentils qui envahit certains milieux masquent mal une certaine couardise à aborder ces sujets sur le terrain glissant de la nuance…
La nuance… elle est indispensable pourtant pour mesurer, appréhender, juger, évaluer, se faire un avis, une opinion…

Or aujourd’hui les penseurs nuancés se taisent ou sont inaudibles…
C’est que la nuance est mal perçue; elle ouvre la porte aux amalgames, aux stigmatismes, au rejet car ses subtilités sont trop compliquées à percevoir pour nourrir efficacement notre toujours urgente exigence de sens. S’exprimer en nuance est devenu un exercice périlleux aujourd'hui.

Lorsqu’un bateau porte secours à un autre bateau en perdition et son équipage, le capitaine et son équipage ont deux préoccupations principales à combiner: porter assistance au bateau en perdition, mais avec pour préalable de ne pas mettre son propre bateau et équipage en danger… au risque de tout perdre…
Pour se faire tous les paramètres à disposition sont indispensables pour déterminer l’attitude à adopter: état de la mer et des vents, état des embarcations, capacité d’emport maximum du bateau… Seul la prise en compte de l’ensemble de tous ces paramètres permet de déterminer une attitude cohérente à partir d’un objectif donné…
Il est évident que la pulsion première est de sauver le maximum de gens, mais seul le dispositif incluant l’ensemble des nuances dûes aux circonstances permettra de le faire de manière responsable et efficace. Etant entendu que dans un tel contexte, tant l’attitude de fuite pour sauver ses fesses par gros temps que l’impulsivité de « foncer dans le tas » serait irresponsable…
Entre les deux, la nuance d’une attitude responsable.

Entre les deux, une reflexion dont la principale motivation n’est ni trop protectionniste ni trop laxiste.
Entre les deux, une vision réfléchie, une action rigoureuse et efficace, une dynamique collective
Entre les deux, des choix effectués au service du plus grand nombre.

J’affectionne particulièrement cet univers de la nuance dans lequel peuvent s’exprimer sans tabous tous les questionnements tandis que j’observe les gens gonflés de certitudes sur les grands sujets se prendre régulièrement des murs.
A défaut de réponses précises, la nuance ouvre des voies à explorer, élargit le champ des possibles convoquent d’autres disciplines avec leur cohorte de nuances dans une symphonie holistique enrichissante. Les subtilités sur les sujets brûlants de nos sociétés modernes n’y risquent pas d’amalgames car elles y sont évoquées sans fard, sans masque et sous forme de questionnement qui interroge notre humanité et notre intelligence là ou les certitudes faciles nous renvoient l’image de posture grossière.
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la nuance est moins consensuel, moins populaire que les certitudes aujourd’hui. Les certitudes ont cet effet pervers d’alimenter les positions adverses qui se renforcent l’une et l’autre sans jamais ni avoir gagné ni avoir raison. Elles se renvoient indéfiniment dos à dos dans un contexte d’insatisfaction et de frustration permanente qui grossit les rangs de ceux qui s’opposent sans jamais s’opposer aux vrai sujets.

Paradoxalement, la réflexion exercée dans le cadre de cette nuance n’aboutit presque jamais à du consensus mou ou à un compromis manichéen, mais au contraire à une détermination profonde, sincère et incarnée. Pour reprendre l’exemple de notre capitaine, si le fruit de ses réflexions lui permet de prendre des risques, ce n'est pas inconsidérément et au prix de la vie de son propre équipage; c'est donc bien dans l'univers de la nuance que s’exercera sa détermination à sauver l’équipage de l’autre bateau, et qu’il pourra la transmettre à son propre équipage conscient que son sacrifice ne sera pas le prix à payer

Pas facile d’inverser le mouvement. Notre époque aime la vitesse et l’urgence qu’offre les positions tranchées de la certitude. La nuance nécessite du temps, des explications, de la finesse. Les codes et les marqueurs des certitudes permettent de se reconnaître et de se coopter plus facilement quand la nuance qui tente d’intégrer la complexité du monde est moins visible, moins facile à appréhender et à cerner, moins.... catalogable dans la nomenclature simpliste des animateurs traditionnels de l'opinion...
Si les conséquences sont à traiter dans une logique court terme et sans nuances en condamnant la barbarie, il nous faut installer dans la durée, dans la nuance et avec détermination, la lutte contre toutes les causes qui alimentent les radicalismes.

...ou l'éloge de la nuance.