nier sa niche écologique

Utopiques Territoires

L'humanité semble semble être encerclé par un certains nombres de dangers en ce début de siècle: la croissance démographique galopante, le changement climatique, la pauvreté, la raréfaction des nappes phréatiques et des cours d’eau, l’épuisement des énergies fossiles et leurs corollaires que sont la flambée des prix des denrées, des énergies, l’instabilité politique, la défaillance de certains états, la multiplication des conflits, etc...

La mondialisation des économies a eu cet effet positif (pour les pays développés en tout cas) de compenser les carences en ressources d’un territoire en les important d’un autre; ce faisant, elle induit ses propres limites: nos territoires ont perdu de leur intérêt et de leur identité en n’étant plus l’instrument de mesure de la richesse de ceux qui les occupent. Avec la perte d’implication dans la gestion de nos territoires, nous perdons le contrôle du renouvellement de ses ressources, sa biodiversité s’appauvrit, et son écosystème naturel se désagrège dans l’ignorance et l’indifférence de ceux qui y vivent.

De fait, certains territoires sont devenus incapables d’offrir les services qu’ils rendaient, soit parce que la ressource nécessaire s’est tarie (eau, minerai, énergie fossile, terre arable), soit parce que la qualité de sa ressource est altérée (pollution). En réponse, nous avons libéré à l’échelle planétaire nos échanges de ressources énergétiques et agro-alimentaire, palliant ainsi à nos pénuries.

Nos échanges mondialisés franchissent depuis quelques années une étape supplémentaire puisqu’ils concernent désormais l’acquisition de terres à l’étranger par centaines de milliers d’hectares: acquises par des transnationales agro-alimentaire ou du secteur énergétique sous le regard impuissant d’états affaiblis, défaillants pour lesquels la souveraineté alimentaire déjà entamée, se trouve définitivement anéantie.

L’objectif, là aussi, est de pallier à la carence de territoires industriels, agricoles ou énergétiques devenus exsangues pour maintenir un rythme de production ou spéculer sur le marché prometteur des bio-carburants en alternative aux pétrole. Les terres ainsi convoitées privent des millions d’habitants de leur ressource vivrière et ne leur donnent d’autres choix que de devenir la main d’oeuvre bon marché pour la production de nourriture ou d’énergie qui ne leur sont pas destinées.

Nos modes de vie nous affranchissent toujours plus de nos muscles, des outils manuels, de notre mémoire naturelle, du monde animal et végétal, des éléments. Les instants de confrontation directs avec eux deviennent rares et nous transforment peu à peu en êtres dénaturés. Ce faisant nous cultivons notre inconscience collective et accroissons nos individualismes : nous appelons cela le progrès, ce qui est vrai d'une certaine manière à court terme. Mais à moyen-long-terme les conséquences de ces "dits" progrès, me paraissent régressives: la connaissance de nos territoires disparaît, la conscience de son écosystème se délite, la perception d’en faire partie parait retrograde voire dégradant. Nos territoires deviennent des paysages, des distances pénibles que la vitesse doit gommer, des usines à produire des richesses plus que de la subsistance, des zones à protéger de nous même, renforçant graduellement notre exclusion effective de leurs périmètres et leurs influences sur nos modes de vie.

De fait, l'appréhension spirituelle de nos horizons ne nous implique plus vraiment: nous avons confié les clefs de leur régulation économique, environnementale et démographique aux services publics et aux collectivités à l’échelle locale et à des organismes internationaux à l’échelle internationale, qui malgré des chartes et des fondements profondément humanistes, en ont finalement organisé la dérégulation, dévoyés souvent malgré eux par la doxa libérale envahissante et finalement très "gestionnaire" et "interventioniste".

Par cette déresponsabilisation, chaque individu qui le peut est en mesure de polluer ou de consommer à volonté: nous acceptons la puissance que nous procure le pouvoir d’acheter et de consommer, sans assumer les responsabilités que cette puissance engendre: le sens de nos vie se détache du sens du monde nature.

Les territoires sont devenus des parts de marché, des lieux de production et de ressources rentables, sans barrières, sans régulations, sans frontières. Des lambeaux de notre biodiversité défendent leur légitimité inaliénable face aux règles d’un marché mondial impitoyable qui voit désormais en elle une concurrence déloyale et inacceptable, en fournissant ses services gratuitement: il est devenu légitime de penser anormal que la nature produise de la nature gratuitement... ce faisant, elle est une ennemie du marché et il est devenu primordial d'inventer une autre nature, privée, brevetée, corvéable et commercialisable.

Les spécificités d’un territoire sont gommées, les gens qui y habitent perdent toute singularité... la main d’oeuvre y est une matière première à exploiter au moins cher. Dès qu’un territoire perd de son intérêt on se préoccupe d’un autre. Cette manière de faire, agressive, ignore les conflits, les famines et les drames humains qu’elle engendre et banalise la ronde des mots en "cide": génocide, écocide, liberticide.

Comment de nos jours, défendre encore un modèle fondé sur la destruction des forêts, l’érosion des sols, l’épuisement des nappes aquifères, l’effondrement des ressources halieutiques, l’épuisement des énergies fossiles, le bouleversement climatique, la fonte des glaces en toute conscience et au nom de la primauté économique à court terme?

Chacun de ces phénomènes sur un territoire enclenche un processus irréversible. Nous vivons dans une société si technologiquement avancée que nous avons oublié qu’elle repose avant tout sur le préalable d’un écosystème terrestre, local et global équilibré: écosystème qui depuis presque 50 ans est en déclin constant. Les déséquilibres sont devenus flagrants, la symbiose manque partout, nous avons brisé le lien qui nous unissait à nos territoires. Nos sociétés évoluent désormais hors sol et à crédit vis à vis d’une nature qui commence à réclamer le remboursement d’une dette aux conséquences de plus en plus catastrophiques, en cultivant l’illusion que nous pouvons nous en
affranchir.

Cette aveuglante course en avant a déjà eu lieu dans le passé. Des civilisations et des sociétés entières en ont fait les frais: les habitants de l’île de Pâques par la déforestation de leur île ont provoqué une érosion sans précédent qui a rendu leurs terres incapables de subvenir aux besoins des habitants, la civilisation maya dans son désir de puissance et d’expansion a prélevé dans ses ressources de quoi nourrir une armée de conquête au détriment de sa population, les vikings du Groenland n’ont pas su écouter ce nouveau territoire conquis et ont tenté d’y reproduire un modèle d’exploitation inadapté mais qui leur était familier, les sumériens ont développé un réseau d’irrigation de leur terre très novateur à l’époque mais provoquant une salinisation progressive des terres qui les a rendu infertiles. ...

A chaque fois, les conséquences sont les mêmes: surexploitation des richesses, ambition démesurée, déconnection des aspirations d’un peuple avec les spécificités de son territoire au sens large: ressources, climat, démographie, qualité de la terre, réserve d’eau, d’arbres: aucune de ces civilisations n’a survécu à la dégradation irréversible du territoire qu’elles ont déclenché et sur lequel reposait leur modèle de société.

Aujourd'hui, les enjeux de civilisation sont devenus mondiaux, et le territoire est notre Terre.

L’efficacité d’une conscience collective réside dans son homogénéité, dans la vitalité de son imaginaire et la solidité de son noyau. Si dans nos sociétés modernes, une bonne majorité admet que le modèle dominant atteint ses limites, il n’est pas aisé d’en imaginer un autre : déconstruire un monde signifie le grand plongeon dans l’inconnu, cela n’est imaginable qu’à la condition que nous soyons nous même dépositaires d’une mémoire, d’un imaginaire et d’une identité sûre. Cette conscience pour soi et collective, cette « autonomie spirituelle » ne peut se nourrir et se cultiver qu’à la source d’un territoire qui nous est connu, familier, rassurant, nourricier.

Edgar Morin, déplore la séparation et le cloisonnement des connaissances les unes par rapport aux autres. Pour lui, tout est connecté et nos sociétés souffrent de cette déconnection qui alimente l’incompréhension, le sentiment d’impuissance, le malentendu et le désintérêt. C’est en cloisonnant l’ensemble des connaissances que nous sommes arrivés à un modèle de pensée dans lequel une action dans un domaine en déséquilibre un autre sans que nous en ayons conscience. C'est en confiant les clefs de tout cela à des "experts", que nous nous sommes graduellement dépossédés de toute conscience individuelle et collective capable d'appréhender nos horizons avec bon sens.

La puissance consommatrice induite par la mondialisation est devenue personnelle et non plus collective: le territoire contient tous les ingrédients nécessaires au retour d’une conscience collective. Il ne s’agit pas d’opposer la
mondialisation et les territoires, mais d’en réintégrer la dimension en démondialisant nos consciences.

Réinvestir nos territoires est une manière concrète de réintégrer les problématiques environnementales dans notre champ quotidien et d’y apporter des solutions adaptées, de redonner de la cohérence là où les conséquences d’une vision dogmatique mondialisée ont dénaturé, voire anéanti l’écosystème des territoires :
- Pas assez de blé parce que nos sols ne supportent plus les intrants, sont victimes d’érosion due à une déforestation sauvage, manquent d’irrigation parce que les nappes phréatiques disparaissent ? Pas grave! on l’importe d’ailleurs, différant simplement de quelques années un problème majeur en le déplaçant sur un autre territoire.
- Pas assez d’eau dans la ville ? Pas grave ! on détourne les irrigations agricoles au profit des villes, fragilisant peu à peu nos productions agricoles chargées de nous nourrir et incitant les transnationales à acheter des terres en
prévention d’une pénurie à venir.

Cette spirale infernale qui provoque la raréfaction des ressources est indolore pour l’instant dans notre société hors sol et dans nos pays riches: on absorbe parfois par la force les ressources nécessaires au maintien de notre
consommation en vidant d’autres territoires de la leur: il semble évident que cela n’est pas… durable.

D’ailleurs la possession de terres à vil prix et par millions d’hectares semble devenir en ce XXIème siècle un enjeu majeur des principales transnationales agroalimentaires et énergétiques et même des états pour pallier aux pénuries de leurs propres territoires : face à ce phénomène qui prend de l’ampleur; une démondialisation de nos territoires en y développant les conditions micro-économiques viables est un rempart crédible, un territoire abandonné et sans réelle gestion collective suscitant plus facilement la convoitise.

Il est plus facile de se sentir acteur à l’échelle d’un territoire qui nous est familier qu’à l’échelle de la planète.

Nous nous indignons à chaque fois mais nous nous sentons impuissants, le confort de nos vies n’en est pas encore vraiment affecté, l’histoire de l’humanité nous enseigne que l’homme s’en est toujours sorti, mais cette fois il fait face à une adversité planétaire unique dans son histoire mais également dans l’histoire terrestre tout entière. La solution émanant du passé n’existe pas, il nous faut donc chacun dans nos vies être des découvreurs, des initiateurs, des expérimentateurs, des incitateurs de nouvelles formes de pensée, de nouvelles politiques. Il ne s’agit pas de prôner un retour au protectionnisme et de parler de décroissance: d’ailleurs, nous verrons que la plupart de ces territoires collaborent et partagent le fruit de leurs expériences avec d’autres et se caractérisent également par leur ouverture sur le monde. Encore une fois, pour citer Edgar Morin, si les progrès de la mondialisation en matière de santé, de découverte, d’échanges entre les peuples sont indéniables, il est venu le temps de choisir ce qui doit être mondialisé et ce qui ne doit pas l’être, de choisir ce qui doit croître et ce qui doit décroître. D’ailleurs, aurons nous réellement le choix? Ce sont les carburants fossiles liquides qui ont rendu possible la mondialisation de notre économie, et son extrème dépendance aux énergies fossiles qui se raréfient, est aujourd’hui son talon d’Achille: il n’existe pas de substituts adéquats pour ceux-ci, à l’échelle de notre utilisation croissante actuelle.

Lorsque nos représentants politiques ou économiques réfléchissent aux enjeux environnementaux à l’échelle de la planète, Ils persistent à l’intégrer dans un modèle économique qui par essence, dans ses motivations et ses finalités est incompatible avec ces enjeux. A l’échelle des territoires que nous découvrons, ce sont de nouveaux modèles économiques qui sont à l’oeuvre et qui s’intègrent avant tout dans leur propre contexte environnemental en tenant compte de leur singularité géographique, sociale et humaine: ces organisations plus locales de la vie, plus impliquéees sont une direction prometteuse, épanouissante et passionnante